Ceux qui partent – Jeanne Benameur

Attendre c’est mourir salement. Ça tue l’espérance.

Les premiers mots

Ils prennent la pose, père et fille, sur le pont du grand paquebot qui vient d’accoster. Tout autour d’eux, une agitation fébrile. On rassemble sacs, ballots, valises. Toutes les vies empaquetées dans si peu.
Eux deux restent immobiles, face au photographe. Comme si rien de tout cela ne les concernait.

Il y a celle qui dessine des ombres, des formes et des couleurs qui n’appartiennent qu’à elle. Celle qui a grandi un peu vite mais qui garde cette fougue, cette jeunesse qui enivre ceux qui la croisent.

Il y a celle qui pleure ses morts, son Arménie natale. Celle qui se rêve couturière, pour habiller ces femmes américaines. Celle qui trouve du réconfort près de ceux dont elle ne partage pas la langue.

Il s’est habitué maintenant aux arrivées à Ellis Island. Il sait que la parole est contenue face aux étrangers,que chacun se blottit encore dans sa langue maternelle comme dans le premier vêtement du monde.

Il y a celui qui ne parle pas, qui a perdu le goût de la parole, dont les cordes vocales ont été remplacées par celles de son violon. Celui qui est foudroyé par le regard d’une Italienne.

Il y a celui qui a perdu l’amour de sa vie. Il ne lui reste que sa douce et précieuse fille. Ses espoirs de devenir comédien dans ce nouveau pays  s’amenuisent au fur et à mesure de cette longue attente. Celui pour qui l’Enéide est un secours de tous les instants, une conduite à tenir pour ne pas sombrer.

Il y a aussi celui qui de son œil aguerri immortalise les instants, les arrivées de ces hommes et femmes qui ont tout quitté pour une Amérique tant rêvée et idéalisée.

Nous ne pouvons pas tous nous comprendre mais ce qui se dit là, c’est notre peine et notre colère communes.

Ils sont à Ellis Island et attendent qu’on décide de leur sort. Leur destinée à jamais liée.

Plonger dans ce récit pour retrouver la plume délicate de Jeanne Benameur. Retrouver ce que j’aime tant. Ses mots, ses phrases qui disent tout, ses silences, ses frissons.

Ne rien dire d’autre pour ne pas déflorer cet intense roman.

Jeanne sur le blog : Comme on respire, Otages intimes, Pas assez pour faire une femme, Les Demeurées, Présent?, L’enfant qui .

– Ceux qui partent de Jeanne Benameur, Editions Actes Sud, 2019, 336 pages –

26 réflexions sur “Ceux qui partent – Jeanne Benameur

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