L’oiseau rare – Guadalupe Nettel 

Quand on est jeune, il est facile d’avoir des idéaux et de vivre en accord avec eux. Ce qui est compliqué, c’est de maintenir une cohérence dans le temps malgré les difficultés que nous impose la vie.

Les premiers mots

Regarder un bébé dormir, c’est contempler la fragilité de l’être. L’écouter respirer doucement et harmonieusement produit une sensation de calme mêlée de stupeur. J’observe le bébé qui se trouve en face de moi, son visage détendu et pulpeux, le filet de lait qui dégouline le long d’une des commissures de ses lèvres, ses paupières parfaites, et je pense au fait que chaque jour, quelque part dans le monde, un enfant endormi dans son berceau cesse d’exister. Il s’éteint sans faire de bruit comme une étoile perdue dans l’univers, entre mille autres qui continuent d’éclairer l’obscurité de la nuit, sans que sa mort ne provoque chez personne un quelconque désarroi, à l’exception de ses parents les plus proches. 

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Pourquoi pas la vie – Coline Pierré 

Ce matin, Sylvia envisage à nouveau la vie. Ou plutôt : elle envisage cette journée. Une journée, c’est déjà bien.

Les premiers mots

L’hiver n’a jamais été la saison de Sylvia. Le froid s’engouffre sous sa peau comme il s’il la constellait d’aiguilles, il engourdi des membres et ses pensées. Sylvia est une fille de l’été. Une fille du bord de mer et de l’océan Atlantique, qui ne s’épanouit vraiment que lorsqu’elle peut rêver aux possibles qui se cachent à l’horizon. Mais elle n’en a plus, d’horizon.

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Mémoires d’Hadrien – Marguerite Yourcenar 

Je voulais le pouvoir. Je le voulais pour imposer mes plans, essayer mes remèdes, restaurer la paix. Je le voulais surtout pour être moi-même avant de mourir.

Les premiers mots

Mon cher Marc,
Je suis descendu ce matin chez mon médecin Hermogène, qui vient de rentrer à la Villa après un assez long voyage en Asie. L’examen devait se faire à jeun : nous avions pris rendez-vous pour les premières heures de la matinée. Je me suis couché sur un lit après m’être dépouillé de mon manteau et de ma tunique. Je t’épargne des détails qui te seraient aussi désagréables qu’à moi-même, et la description du corps d’un homme qui avance en âge et s’apprête à mourir d’une hydropisie du cœur.

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