Robinson– Laurent Demoulin

Le printemps fait semblant d’être l’été, à la façon dont Robinson et moi faisons semblant d’être un père et un fils.

Les premiers mots

Au pied du trône

Soudain, Robinson se met à pleurer. Sa tristesse ne va pas crescendo: elle semble immédiatement profonde – ou plutôt, sans fond. Rien ne la tempère ni ne la médiatise: c’est un diamant de malheur inconditionnel. Comme il ne parle pas, qu’il n’a jamais parlé – pas un mot, pas une phrase -, je ne dispose que de peu de moyens pour comprendre la raison de ses larmes?
S’ennuie-t-il? Trouve-t-il soudain que la vie est absurde? A-t-il mal aux dents? Faim? Soif? Est-il traversé par une idée noire? Est-il envieux? Anxieux? Tracassé? Torturé par une angoisse intime? Ou par l’angoisse de son père?

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Patricia– Geneviève Damas

Offre-lui une vie qui vaut le prix de sa traversée.

Les premiers mots

Je vous attendais, Patricia. J’espérais que vous viendrez. Du café, je scrutais le port. Cela fait trois jours. Je me disais:  » Il y a peu de chances pour qu’elle vienne, mais on ne sait jamais. » Quand vous avez marché sur la jetée, je vous ai reconnue tout de suite. Je ne pouvais voir les détails de votre visage, mais à votre manière d’avancer, cette manière d’avancer toujours, j’ai su que vous étiez arrivée.

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La leçon de chant– François Emmanuel

Parler de livres et de musiques permettait aux mots de peser moins.

Les premiers mots

Elle s’avance sur la scène des Cordeliers, les lustres de la salle sont éteints, il s’établit un silence étrange. Je vois le liseré blanc du proscenium, le détail en lumière rasante des lames du plancher d’où surgit la masse noire du trois-quarts queue. L’image dans ma mémoire est très précise, quoique intermittente, comme s’il s’agissait d’un film dont ne me restent que quelques séquences.

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Blessures– Paul Willems

Alors on se souvient du soleil.

Les premiers mots

Oscar Trogh, le charretier, vivait par les grands-routes. Il aurait pu nous parler de bien des choses si son cerveau n’avait pas été obscurci par la bière et si sa pensée avait pu s’intéresser à autre chose qu’aux quatre ou cinq problèmes qui se posaient à lui, à savoir : ne pas s’endormir au pas de ses chevaux, ralentir l’allure lorsque la sueur s’amassait en écume blanche entre les cuisses de sa jument Julia, pousser du bout du fouet le nonchalant Boule, s’arrêter à temps pour faire souffler les chevaux et faire coïncider ces arrêts avec une halte au cabaret.

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Zebraska– Isabelle Bary

Je suis un zèbre dans un monde d’antilope. Je suis un strié de l’âme.

Les premiers mots

Je ne sais pas très bien par où commencer… C’est déjà un commencent, non?
En tout cas, ce livre est né quand j’appartenais encore à la catégorie de ceux qui n’arrivent pas à poétiser leurs privilèges. Vous voyez? Non! eh bien, un peu le genre de type qui prend la vie pour un handicap et qui se complaît dans cette insatisfaction. C’était il y a trois mois, la veille de Noël 2049. Mon père était entré dans ma chambre, l’air sérieux et doux à la fois, une mixture étrange dont il détient le monopole, en prononçant mon nom comme on entame une déclaration: Martin…

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