Les Fragiles– Cécile Roumiguière

Elle se force à être gaie, ce qui est certainement la plus profonde façon d’être triste.

Les premiers mots

Drew.
Drew Castan, dix-sept ans, toutes mes dents. Drew, Drew Castan… Arrête Drew! La tempête, les images. Faut les bloquer. Des bulles acides. Les crever. Je voudrais vomir.
J’ai envie de vomir depuis l’âge de neuf ans, depuis ce jour où mon père a lancé ce « sale nègre » par la vitre de la camionnette. Pas son premier « sale nègre », mais ce jour-là, le nègre c’était Ernest, le gardien du stade. Ernest qui m’encourageait tous les mercredis depuis deux ans chaque fois que je flanchais. Ce mercredi-là, il a traversé en dehors des clous, il aurait pas dû.

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Aquarium – David Vann

Tout est possible avec les parents. Les parents sont des dieux. Ils nous font et nous détruisent. Ils déforment le monde, le recréent à leur manière et c’est ce monde-là qu’on connaît ensuite pour toujours.img_20170117_203041

Les premiers mots

C’était un poisson si laid qu’il ne ressemblait en rien à un poisson. Une pierre de chair froide envahie de mousse, tachetée de vert et de blanc. D’abord, je ne l’avais pas vu, puis je pressai mon visage contre la vitre et tentai de m’approcher. Enfoui dans cette végétation impossible, la courbe de ses lèvres épaisses étirées vers le bas, une grimace en guise de bouche. Une petite perle noire pour l’oeil. Une queue épaisse striée de pointillés sombres. Mais aucun autre élément identifiable à un poisson.
Il est sacrément moche. 
Un vieil homme à mes côtés, soudain, sa voix, une surprise importune.

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Le quatrième mur – Sorj Chalandon

Vous ne savez pas. Personne ne sait ce qu’est un massacre. On ne raconte que le sang des morts, jamais le rire des assassins.

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Les premiers mots

Je suis tombé. Je me suis relevé. Je suis entré dans le garage, titubant entre les gravats. Les flammes, la fumée, la poussière, je recrachais le plâtre qui me brûlait la gorge. J’ai fermé les yeux, les mains sur les oreilles. J’ai heurté un muret, glissé sur des cables. La moitié du plafond avait été arrachée par l’explosion.

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Dans la foule – Laurent Mauvignier 

et on a vu les premiers jets de pierres et les bousculades mais il semble que la police n’a rien dit

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Les premiers mots

Nous deux, Tonino et moi, on n’aurait jamais imaginé ce qui allait arriver – Paris au-dessus de nos têtes et cette fois on ne s’y arrêterait pas. On a glissé sous Paris et les wagons du métro filaient vers la gare du Nord, sans que ni Tonino ni moi ne nous disions, tiens, et si on s’arrêtait quand même voir le temps et l’argent qu’on n’a pas nous filer entre les doigts? Non, on ne s’est pas arrêté, on a filé comme ça jusqu’en Belgique, sans regarder la France et le temps qu’on laissait derrière nous, sans attendre que Tonino agite ses mains, larges comme on imagine, celles d’un boxeur ou d’un désosseur de vieilles voitures, en spatules, carrées, robustes, pour nous promettre des moments formidables.

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Yaak Valley, Montana – Smith Henderson

Misère de vieillesse. Et misère d’avoir déjà autant foiré sa vie à trente et un ans.

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Les premiers mots

Le flic jeta sa cigarette sur la route de terre caillouteuse devant la maison et remit son chapeau d’aplomb en voyant arriver la bagnole poussiéreuse de l’assistante sociale. Derrière la vitre sale, il aperçut de longues mèches blondes et rentra le ventre au cas où la fille au volant ne serait pas trop mal. Autant dire qu’il ne s’attendait pas à voir sortir un type, la trentaine, en train d’enfiler un blouson en jean pour se protéger du petit vent glacé venu des montagnes et qui replongeait à l’intérieur de sa voiture pour récupérer sa paperasse.

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Des hommes – Laurent Mauvignier 

Je voudrais savoir si l’on peut commencer à vivre quand on sait qu’il est trop tard.

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Les premiers mots

          Il était plus d’une heure moins le quart de l’après-midi, et il a été surpris que tous les regards ne lui tombent pas dessus, qu’on ne montre pas d’étonnement parce que lui aussi avait fait des efforts, qu’il portait une veste et un pantalon assortis, une chemise blanche et l’une de ces cravates en Skaï comme il s’en faisait il y a vingt ans et qu’on trouve encore dans les solderies.
Aujourd’hui, on dira qu’il ne sentait pas trop mauvais. On n’ironisera pas sur le fait qu’il viendra manger à l’œil et que pour une fois il n’aura pas à faire semblant d’arriver à l’improviste. On l’appellera Feu-de-Bois comme depuis des années, et certains se souviendront qu’il a un vrai prénom sous la crasse et l’odeur de vin, sous la négligence de ses soixante-trois ans.

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