Trois Sœurs – Laura Poggioli 

Il ne faut surtout pas que le chagrin dépasse, même s’il brûle très fort la gorge. parce que le chagrin c’est comme la peur: quand on le veut vraiment, on peut le garder à l’intérieur.

Les premiers mots

Un soir de l’été 2018,
Chaussée Altoufievo
Il n’est pas grand l’appartement. Un salon avec cuisine, deux chambres, une salle de bains, des toilettes. La tapisserie n’a plus de couleur. Jaune-marron, elle n’a pas été changée depuis les années Gorbatchev, quand c’était encore un appartement communautaire.

Lire la suite

Ohio – Stephen Markley 

Et puis ils étaient partis, créatures infinitésimales arpentant la surface du temps, essayant en vain d’exprimer des rêves éternels, errant depuis leur naissance à travers des cieux solitaires.

Les premiers mots

Il n’y avait pas de corps dans le cercueil. C’était un modèle Star Legacy rose platine en acier inoxydable 18/10 qu’on avait loué au Walmart du coin et enveloppé dans un grand drapeau américain. Il descendait High Street sur une remorque à plateau tractée par un Dodge Ram 2500 de la couleur des cerises trop mûres. Un froid hivernal avait envahi le mois d’octobre et des bourrasques cinglantes et erratiques fendaient New Canaan, aussi imprévisibles que des caprices d’enfant.

Lire la suite

Aux endroits brisés – Pauline Harmange 

À l’intérieur de moi, c’est froid. Je n’ai plus très envie de m’habiter.

Les premiers mots

J’ai voyagé dans une Clio abimée, avec un vieux couple abimé qui tentait une escapade en bord de Loire pour recoller tout ça, pour repeindre la carrosserie peut-être seulement. Il a fallu partager avec eux des bribes éparses de ma vie, puis surtout de la leur. Au bout de cinquante kilomètres, ils avaient saisi l’ampleur du problème : je n’aime pas parler.

Lire la suite

Un bref instant de splendeur – Ocean Vuong

Je ne sais pas si tu es heureuse, Maman. Je ne t’ai jamais demandé.

Les premiers mots

Je recommence.

Chère Maman,

J’écris pour me rapprocher de toi – même si chaque mot sur la page m’éloigne davantage de là où tu es. J’écris pour revenir au jour où, sur l’aire de repos en Virginie, tu as fixé, horrifiée, le chevreuil empaillé suspendu au-dessus du distributeur de sodas à côté des toilettes, tandis que l’ombre de ses bois s’étendait sur ton visage. Dans la voiture, tu n’arrêtais pas de secouer la tête. «Je ne comprends pas pourquoi ils font ça. Ils ne voient pas que c’est un cadavre? Un cadavre, ça doit s’en aller, pas rester coincé comme ça pour toujours.»

Lire la suite

Les collectionneurs d’images – Jóanes Nielsen

Le cercueil fut ramené au pays par cargo et, parmi ceux qui écrivirent un éloge funèbre, il y eut Kári.

Les premiers mots

Djalli fut le premier à mourir de la classe d’âge 1952 de l’école Saint-François. Son véritable prénom était Djóni, mais les élèves ne l’appelaient jamais que Djallo, et peu à peu, les nonnes aussi se mirent à utiliser ce surnom particulier, aux sonorités vibrantes. Et Djalli ressemblait assez à son surnom. Si, d’après un son, on essayait de s’imaginer une ambiance, alors djaller pourrait avoir quelque chose à voir avec la légèreté et la fuite. Dès ses onze ans, il mourut d’une méningite.

Lire la suite

Avant que j’oublie – Anne Pauly

Bonsoir, je t’appelle, comme tu me l’as proposé, parce que j’ai besoin que tu me fasses rire pour oublier ce trou dans lequel je tombe en spirale.

Résultat de recherche d'images pour "avant que j'oublie anne pauly"

Les premiers mots

Le soir où mon père est mort, on s’est retrouvés en voiture avec mon frère, parce qu’il faisait nuit, qu’il était presque 23 heures et que passé le choc, après avoir bu le thé amer préparé par l’infirmière et avalé à contre-cœur les morceaux de sucre qu’elle nous tendait pour qu’on tienne le coup, il n’y avait rien d’autre à faire que de rentrer.

Lire la suite

Les bâtisseurs du vent – Aly Deminne

Les plus grands voleurs du monde sont les mieux lotis. La plupart d’entre eux ne se contentent plus de ne voler que le solide. Ils volent aussi l’impalpable : la dignité, la gentillesse, la charité. Ils volent la justice aussi.

Les premiers mots

Le père de Maksim Vladimirovitch Voronov, Vladimir Ilitch, avait une curieuse mais douce réflexion sur la richesse; réflexion qu’il aimait lâcher dans le petit logis des Voronov, rue Munovskaya de Voronej: « Pauvre est le riche qui considère toujours son tout comme pas assez. Riche est le pauvre qui parvient toujours à faire du peu qu’il a son suffisant. De fait, il vaut mille fois mieux être un pauvre riche qu’un riche pauvre. »

Lire la suite