Journal d’un écrivain – Virginia Woolf

Je peux maintenant écrire, écrire, et encore écrire. C’est la sensation la plus délicieuse qui soit au monde.

Les premiers mots

1918
Lundi 5 août
En attendant de faire l’achat d’un cahier où je consignerai mes impressions sur Christina Rossetti pour commencer, puis sur Byron, je vais noter tout cela ici. D’abord il ne me reste plus beaucoup d’argent car j’ai fait des folies avec Leconte de Lisle. Le grand mérite de Christina, c’est d’être un poète-né, ce dont elle semble bien avoir conscience.

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Les ombres filantes – Christian Guay-Poliquin 

Depuis la panne, tout a changé, mais les lois de la forêt perdurent. Soit on se montre pour défendre son territoire, soit on courbe l’échine et on passe son chemin.

Les premiers mots

Quelque chose vient de me tirer de mon sommeil. Je refuse d’ouvrir les yeux. Pas encore, pas tout de suite. J’ignore combien de temps j’ai pu dormir adossé à cette vieille souche. Une heure, peut-être deux. À part une corneille qui graille au loin et les feuilles des peupliers qui bruissent dans la brise, la forêt est silencieuse.

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Germinal – Emile Zola

Fichez-moi donc la paix, avec votre évolution ! Allumez le feu aux quatre coins des villes, fauchez les peuples, rasez tout, et quand il ne restera plus rien de ce monde pourri, peut-être en repoussera-t-il un meilleur.

Les premiers mots

Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d’une obscurité et d’une épaisseur d’encre, un homme suivait seul la grande route de Marchiennes à Montsou, dix kilomètres de pavé coupant tout droit, à travers les champs de betteraves. Devant lui, il ne voyait même pas le sol noir, et il n’avait la sensation de l’immense horizon plat que par les souffles du vent de mars, des rafales larges comme sur une mer, glacées d’avoir balayé des lieues de marais et de terres nues. Aucune ombre d’arbre ne tachait le ciel, le pavé se déroulait avec la rectitude d’une jetée, au milieu de l’embrun aveuglant des ténèbres.

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Les raisins de la colère – John Steinbeck

Femmes et enfants savaient au fond d’eux-mêmes que nulle infortune n’est trop lourde à supporter du moment que les hommes tiennent le coup.

Sur les terres rouges et sur une partie des terres grises de l’Oklahoma, les dernières pluies tombèrent doucement et n’entamèrent point la terre crevassée. Les charrues croisèrent et recroisèrent les empreintes des ruisselets. Les dernières pluies firent lever le maïs très vite et répandirent l’herbe et une variété de plantes folles le long des routes, si bien que les terres grises et les sombres terres rouges disparurent peu à peu sous un manteau vert.

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Océan Mer – Alessandro Baricco 

…que disons-nous lorsque nous disons : mer ? Disons-nous le monstre immense capable de dévorer toute chose, ou cette vague qui mousse à nos pieds? L’eau qui peut tenir dans le creux de la main ou les abysses que nul ne peut voir? Disons-nous tout en un seul mot ou masquons-nous tout sous un seul mot? Je suis là, à quelques pas de la mer, et je n’arrive pas à comprendre où elle est, elle. La mer. La mer.

Les premiers mots

Sable à perte de vue, entre les dernières collines et la mer – la mer – dans l’air froid d’un après-midi presque terminé, et béni par le vent qui souffle toujours du nord.
La plage. Et la mer.
Ce pourrait être la perfection – image pour un œil divin – monde qui est là et c’est tout, muette existence de terre et d’eau, oeuvre exacte et achevée, vérité – vérité -, mais une fois encore c’est le salvateur petit grain de l’homme qui vient enrayer le mécanisme de ce paradis, (…)

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Ressac – Diglee

22h… Je sombre. La mer a comme avalé ma peine. Je lui ai confié mon ombre, et elle l’a mangée.

Dans la nuit du 3 au 4 février 2020, la bipolarité de mon beau-père a précipité sa voiture dans le fossé d’une route tranquille de la campagne lyonnaise.
Le 5 au matin, je partais seule à l’autre bout de la France pour effectuer une retraite dans une abbaye bretonne, face à la mer.
Ces deux événements a priori étrangers l’un à l’autre se sont retrouvés inextricablement mêlés, confondus en une seule et même expérience déterminante.

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Un bref instant de splendeur – Ocean Vuong

Je ne sais pas si tu es heureuse, Maman. Je ne t’ai jamais demandé.

Les premiers mots

Je recommence.

Chère Maman,

J’écris pour me rapprocher de toi – même si chaque mot sur la page m’éloigne davantage de là où tu es. J’écris pour revenir au jour où, sur l’aire de repos en Virginie, tu as fixé, horrifiée, le chevreuil empaillé suspendu au-dessus du distributeur de sodas à côté des toilettes, tandis que l’ombre de ses bois s’étendait sur ton visage. Dans la voiture, tu n’arrêtais pas de secouer la tête. «Je ne comprends pas pourquoi ils font ça. Ils ne voient pas que c’est un cadavre? Un cadavre, ça doit s’en aller, pas rester coincé comme ça pour toujours.»

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Les étoiles s’éteignent à l’aube – Richard Wagamese

Il connait rien à c’que c’est d’être père et moi je connais rien à c’que c’est d’être fils. Ça fait qu’on est presque pareils, il me semble.

Les premiers mots

Il fit sortir la vieille jument de l’enclos et la mena jusqu’au portail qui donnait sur le champ. Il avait gelé la nuit précédente et ils laissèrent des traces derrière eux. Il enroula la longue autour de la traverse centrale de la clôture et s’en retourna vers l’étable pour y chercher la couverture de selle et la selle.

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