N’essuie jamais de larmes sans gants– Jonas Gardell

Leur seule chance résidait dans le silence. Leur seule possibilité d’exister résidait dans l’invisibilité. Dans la marge. Dans le pli, comme la vermine.

Les premiers mots

Cette journée d’août s’en est allée sans un nuage dans le ciel, mais à travers les fenêtres condamnées du service d’isolement l’été ne pénètre pas.
L’homme dans le lit est terriblement amaigri et marqué par un sarcome de Kaposi au stade avancé. Il n’a plus que quelques jours à vivre.
Habituellement, ce syndrome ne touche que les hommes âgés issus du pourtour méditerranéen et progresse avec une telle lenteur que les malades finissent par mourir d’autres complications. Or, depuis un certain temps, une multitude de cas ont été rapportés, surtout aux Etats-Unis, où cette forme de cancer s’est montrée beaucoup plus agressive.

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Un funambule sur le sable– Gilles Marchand

À vrai dire, je me suis toujours senti comme un funambule. J’ai avancé dans cette société en prenant mille précautions.

Les premiers mots

C’est lorsqu’il est arrivé à la clinique que mon père a compris que tout ne s’était pas exactement passé comme prévu. La couleur des visages des infirmières se confondait avec celle de leurs blouses dans un dégradé de blanc et de gris, certaines n’ayant manifestement pas pris la précaution de les laver à 90 degrés, comme le stipulaient pourtant assez autoritairement les étiquettes. Elles l’attendaient en haut des marches qu’il gravissait désormais au ralenti. 

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Le journal malgré lui de Henry K.Larsen– Susin Nielsen

Papa et moi, nous partageons une solitude d’un genre différent. Le genre que l’on éprouve même quand on est entouré de monde, parce qu’on sait que quelque chose, ou quelqu’un, vous manque.

Les premiers mots

Le saviez-vous? Le mot « psychologie » vient du grec « psyché ». Il signifie étude de l’esprit.
Je voudrais bien qu’on arrête d’étudier le mien, d’esprit. C’est trop glauque, de faire ça. Mais papa dit que je n’ai pas le choix.
Cecil n’a pas une tête de psychologue, cela dit. Déjà, il s’appelle Cecil.

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Robinson– Laurent Demoulin

Le printemps fait semblant d’être l’été, à la façon dont Robinson et moi faisons semblant d’être un père et un fils.

Les premiers mots

Au pied du trône

Soudain, Robinson se met à pleurer. Sa tristesse ne va pas crescendo: elle semble immédiatement profonde – ou plutôt, sans fond. Rien ne la tempère ni ne la médiatise: c’est un diamant de malheur inconditionnel. Comme il ne parle pas, qu’il n’a jamais parlé – pas un mot, pas une phrase -, je ne dispose que de peu de moyens pour comprendre la raison de ses larmes?
S’ennuie-t-il? Trouve-t-il soudain que la vie est absurde? A-t-il mal aux dents? Faim? Soif? Est-il traversé par une idée noire? Est-il envieux? Anxieux? Tracassé? Torturé par une angoisse intime? Ou par l’angoisse de son père?

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La tristesse des anges– Jón Kalman Stefánsson

La poésie vous tue, elle vous donne des ailes, vous les agitez un peu et sentez l’enchantement vous envahir.

Les premiers mots

Maintenant, il ferait bon de dormir jusqu’à ce que les rêves deviennent un ciel, un ciel calme et sans vents où quelques plumes d’anges virevoltent doucement, où il n’y a rien que la félicité de celui qui vit dans l’ignorance de soi. Mais le sommeil fuit les défunts. Lorsque nous fermons nos yeux fixes, ce sont les souvenirs qui nous sollicitent à sa place.

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Arrête avec tes mensonges!– Philippe Besson

Je me dis que ce n’était pas une histoire de corps, mais de nécessité.

 

Les premiers mots

C’est la cour de récréation d’un lycée, une cour goudronnée cernée de bâtiments anciens aux fenêtres  et hautes, à la pierre grise.
Des adolescents, sac à dos ou cartable posé aux pieds, discutent par petits groupes, les filles avec les filles, les garçons avec les garçons. Si on observe attentivement, on repérera un surveillant, à peine plus âgé.

 

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