Paysage perdu– Joyce Carol Oates

Pour avoir accès à cette réalité [ des adultes], pour trouver une porte d’entrée, je lisais des livres. Avec avidité, avec ardeur! Comme si ma vie en dépendait.

Les premiers mots

Au commencement…
Au commencement, nous sommes des enfants imaginant des fantômes qui nous effraient. Peu à peu, au cours de nos longues vies, nous devenons nous-mêmes ces fantômes, hantant les paysages perdus de notre enfance.

Dans l’introduction de ce Paysage Perdu, Joyce Carol Oates nous prévient que ce ne sera pas « une évocation » de sa vie mais bien quelques faits qui ont modelé sa vie d’écrivain, en commençant par sa plus tendre enfance jusqu’à l’âge adulte. Les récits proviennent d’anciennes publications et ils sont réunis ici pour nous offrir un éclairage sur certains événements. Oates indique que ces récits sont en partie abrégés et résumés. Ce n’était pas dans son intention de tout détailler, certains faits sont tus quand d’autres sont expliqués plus longuement.

En partant de ce postulat, on plonge dès les premières pages dans son enfance. Elle y décrit sa grand-mère qui lui offrait de multiples livres, elle songe à sa maîtresse d’école pour laquelle elle voue encore une réelle admiration (c’était l’époque des classes uniques). Elle passe ensuite en revue ses années de collège et de lycée, ses années universitaires, sa rencontre avec son premier mari, Ray Smith (sur lequel elle écrira dans le très beau et pudique « J’ai réussi à rester en vie »).

Voilà pourquoi tenter d’écrire sur le passé est si périlleux, pourquoi même nos petits succès s’auréolent de mélancolie. Le fait est que… nous avons oublié l’essentiel de nos vies. Tous nos paysages sont bientôt engloutis par le temps.

Parmi tous ses souvenirs, certains m’ont plus ému que d’autres. Notamment quand elle se confie sur sa soeur cadette, Lynn Ann, autiste. Celle-ci est née alors que Joyce avait 18 ans. Très tôt ses parents se sont rendu compte qu’il y avait un problème dans son développement mais rien n’a été mis en place. À cette époque, les autistes n’étaient pas diagnostiqués et étaient relégués à la case « fou ». Devant l’ampleur de son handicap, les parents doivent se rendre à l’évidence, Lynn Ann doit être placée, elle a quinze ans. Elle y est encore. Joyce Carol Oates n’a plus jamais revu sa soeur depuis cette période.

Elle se confie aussi sur d’autres sujets sensibles comme les abus sexuels d’une voisine par son père, le suicide d’une de ses amies d’enfance, sur les secrets de sa famille trop longtemps cachés… tant de souvenirs douloureux magnifiquement racontés. Car Oates excelle dans la narration. Avec talent, avec précision et avec le recul nécessaire, elle explore ses racines et la genèse de ce qu’elle est devenue, une grande écrivaine. Tout en humilité, elle parcourt sa vie et nous offre des indices de réponses. J’ai trouvé aussi que ce Paysage Perdu était surtout une belle déclaration à ses parents, pour lesquels elle voue une admiration sans faille.

Je sais que j’ai eu beaucoup de chance, et je ne cesse de rendre grâces pour mes parents merveilleux qui m’ont transmis leur amour et l’espoir qui mettaient en moi, qui ont tant fait pour rendre ma vie d’écrivain possible.

Ce livre renforce mon admiration pour cette grande dame. La petite fille volontaire, lectrice assidue et musicienne a fait échos en moi. Sa pudeur qui se dégage de sa rencontre avec l’homme de sa vie ne peut que nous émouvoir. Ses aveux sur ses insomnies et ce qu’elle ressent sont autant d’éléments qui nous permettent de la comprendre.

Nos vies ne sont pas des romans, et les raconter comme des récits revient à les déformer.

Comme l’avait prévenu Sonia de Books, moods and more, le passage sur Heureux le poulet a été évité. Je ne comprends toujours pas pourquoi Oates a voulu l’insérer dans ce livre. Il est pour moi bien trop long et sans grand intérêt. Heureusement, il ne s’agit que de quelques pages, le reste vaut largement le coup! 

Et pour prolonger ce livre, je vous conseille cette entrevue réalisée par France Culture. Joyce Carol Oates se livre et c’est un réel plaisir de l’écouter, d’entendre sa voix…

– Paysage perdu de Joyce Carol Oates, Editions Philippe Rey, 2017, 432 pages

Quelques billets sur le blog : Dahlia noir et Rose blancheSacrifice –  Daddy Love La fille tatouée Nulle et Grande GueuleZombi

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27 réflexions sur “Paysage perdu– Joyce Carol Oates

  1. booksmoodsandmore dit :

    Tu en parles très bien – je crois qu’il fait partie de ces Livres que l’on peut réouvrir régulièrement pour y puiser quelque chose !
    J’ai beaucoup ri de ta remarque sur Heureux le poulet (33 pages quand même 😂) effectivement on peut s’interroger sur l’apport de ce récit… très belle journée !

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  2. Christelle dit :

    Je trouve le personnage assez fascinant, et si j’ai beaucoup aimé « Blonde », je n’ai pas vraiment poursuivi ma découverte de cet auteur, surtout en raison du côté glauque de ses histoires. Mais lire cette autobio m’intéresse vachement, et tu en parles très bien !

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  3. Eva dit :

    Pas fan de toute son oeuvre – mais j’ai adoré Foxfire, confession d’un gang de filles – mais j’ai vraiment envie de découvrir la genèse de sa carrière d’écrivain (trèèèès) prolifique – plus de 100 romans!! c’est incroyable car on ne parle pas ici de livres gentillets de 150 pages ^^ je me demande vraiment comment elle fait pour avoir tant d’imagination et aussi avoir la capacité à écrire autant!

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  4. Laeti dit :

    Ce titre ne me tente pas vraiment, et je pense qu’il ne s’adresse pas au public dans mon genre directement (ceux qui ne connaissent pas l’oeuvre de cette dame). Mais tu me rappelles encore et toujours que je dois découvrir l’un de ses romans! Tu es vraiment une fan!

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  5. Malorie Leduc dit :

    Je suis actuellement en train de découvrir l’auteur avec son roman Mudwoman et wahou ! quelle claque et quelle plume ! En 200 pages, elle m’a déjà conquise.
    Alors, je compte bien lire d’autres œuvres de Joyce Carol Oates dont celui dont tu nous parles ici, dans ce beau billet.

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  6. chinouk dit :

    j’ai découvert vraiment l’auteure avec « ce que j’ai oublié de te dire » ( j’avais fait un premier test , non concluant, avec nous étions les mulvaney qui m’a perdu en route) je souhaitais donc lire ce livre car j’aime découvrir les auteurs avec leurs écrits personnels, je n’ai pas été déçu à présent je sais que je me jetterai sans crainte sur les autres écrits de JC oates !

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    • mespagesversicolores dit :

      Je n’ai pas encore lu Nous étions les Mulvaney. Oates a tellement écrit que parfois certains de ses romans ne sont pas égaux. J’ai parfois été déçue mais j’y reviens toujours 😉
      Je suis d’accord avec toi, lire ce genre de récit permet de mieux comprendre l’auteur .

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