Le temps où nous chantions – Richard Powers 

L’oiseau et le poisson peuvent tomber amoureux

Mais où construiront-ils leur nid?

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(On dirait bien que le livre a souffert…)

RésuméTout commence en 1939, lorsque Delia Daley et David Strom se rencontrent à un concert de Marian Anderson. Peut-on alors imaginer qu’une jeune femme noire épouse un juif allemand fuyant le nazisme ? Et pourtant… Leur passion pour la musique l’emporte sur les conventions et offre à leur amour un sanctuaire de paix ou, loin des hurlements du monde et de ses vicissitudes, ils élèvent leurs trois enfants. Chacun d’eux cherche sa voix dans la grande cacophonie américaine, inventant son destin en marge des lieux communs. Peuplé de personnages d’une humanité rare, Le temps ou nous chantions couvre un demi-siècle d’histoire américaine, nous offrant, au passage, des pages inoubliables sur la musique.

Les premiers mots:

    Quelque part dans une salle vide, mon frère continue de chanter. Sa voix ne s’est pas encore estompée. Pas complètement. Les salles où il a chanté en conservent encore l’écho, les murs en retiennent le son, dans l’attente d’un futur phonographe capable de les restituer.
Mon frère Jonah se tient immobile, appuyé contre le piano. Il a juste vingt ans. Les années soixante ne font que commencer. Le pays finit de somnoler dans sa feinte innocence. Personne n’a entendu parler de Jonah Strom en dehors de notre famille – du moins ce qu’il en reste.

Il y a des livres qu’on ne peut s’empêcher d’ouvrir une fois acheté ou offert.

Il y a des livres qu’on fait patienter pendant des années dans sa bibliothèque et une fois lus, on se dit  » Pourquoi ai-je attendu autant de temps? »

« Le temps où nous chantions » fait partie de la deuxième catégorie. Je pense que j’ai acheté ce bouquin dès sa sortie en poche et je l’ai laissé dans ma bibliothèque, toujours à vue, à attendre patiemment. J’avais cette envie de le lire mais quelque chose me retenait. Peut-être ses 1000 pages, peut-être ma grande attente face à ce livre que ma libraire m’avait décrit comme fantastique… parfois on craint de se lancer dans un livre considéré comme grandiose. Et puis, un jour, dans le train, une passagère le lisait. Elle avait l’air captivé par cette lecture et je me suis jurée de le lire à mon tour.


Celui qui nous livre l’histoire est Joseph dit « Joey ». Il est le deuxième des trois enfants de la famille Strom. Celui du milieu.

Joey nous fait voyager entre son histoire et celle de ses parents sur presque cinquante ans. Son histoire est celle d’un enfant métis. Rien d’extraordinaire mais dans les années 40 le métissage est considéré comme un délit. Cette époque, en Amérique, où les noirs et les blancs étaient séparés,  les noirs étaient jetés en prison pour la seule raison de leur couleur.

La mère, Delia, noire américaine, et le père David, Allemand exilé, se sont rencontrés lors d’un concert de la célèbre Marian Anderson (une cantatrice noire qui s’est battue pour se faire reconnaître en tant qu’artiste alors qu’on la refusait de toute part). Delia sait dès le premier regard qu’elle s’embarque dans une histoire d’amour fou, intense mais interdite.  Pourtant, l’amour est plus fort. David sera malgré tout accepté dans la famille de Delia qui voit d’un mauvais oeil cette union et surtout qui voit arriver des enfants métissés.

Delia et David ont décidé de les élever en dehors de toute considération de race et de couleur. En tant qu’enfants, les trois gamins Strom ne se soucient pas leur couleur car ils sont élevés dans un cocon, les parents leur faisant cours à la maison. Mais une fois, « jetés » dans le monde extérieur, leur métissage, indéfinissable pour l’époque, sera considéré comme fautif. Ils devront apprendre à trouver leur identité et à se faire une place dans la société, dans le monde.

Maman, fit-il (Jonah). Tu es noire, d’accord? Et Da… c’est une sorte de type juif. Du coup, moi, Joey et Root, on est quoi?

Heureusement, un membre de la famille les aide à se construire. Ce membre est la musique classique. Elle est là, partout, depuis le commencement jusqu’à la fin. Delia est une chanteuse hors-pair qui a été refusée de plusieurs écoles, David est un passionné de chant. Les enfants sont depuis leur naissance bercés par les notes, les mélodies et tout naturellement se prédestinent dans cette voie. Jonah et Joey surtout. Jonah c’est la voix, Joey c’est le piano. Une fois embarqué dans une école de musique, ils essaieront de construire une carrière musicale en Amérique et en Europe, quitte à partir loin de chez eux, à s’éloigner de leur soeur, de leur père et de leurs racines américaines.

Le roman nous fait voyager à travers différentes époques: la rencontre de Delia et David, l’entrée des enfants à l’école de musique, les émeutes raciales, le meurtre affreux d’Emmett Till, le discours de Martin Luther King, les Black Panthers, etc… J’ai appris une multitude de choses et ai découvert des personnalités qui ont marqué l’Histoire de l’Amérique.

La force de ce roman est la puissance des personnages. J’ai vibré quand Jonah a chanté la première fois, j’ai frissonné d’émotion quand Joey découvre l’amour, j’ai eu peur pour Ruth et son combat en tant que membre des Black Panthers. J’ai trouvé le courage de Delia magnifique, le courage d’aimer et d’affronter les insultes et les menaces. J’ai trouvé David touchant dans son optimisme et sa volonté vivre dans un monde où ses proches étaient considérés comme des rebuts de la société. J’ai été touchée par David et son histoire de juif  fuyant l’Allemagne nazie. Il  a tout perdu. Ce qui lui reste est ce qu’il a construit avec Delia.

(Le père de Delia): Pas une histoire de race? Mais alors, c’est une histoire de quoi?

Elle (Delia) veut dire d’amour. Deux personnes, aucune n’a cherché cela. Ni l’une ni l’autre ne sait quoi faire, ni comment bâtir un foyer assez grand pour contenir la peur qu’ils éprouvent à présent.

J’ai aimé suivre Jonah et Joey dans leur carrière. J’ai aimé que Joey essaie de prendre son indépendance face à ce frère surdoué. 

Car ce roman n’est pas seulement un roman sur l’histoire des noirs aux Etats-Unis, c’est aussi une histoire sur la relation que peuvent entretenir une fratrie en quête d’identité. Une fratrie dans laquelle se trouve un « chef » Jonah qui voudrait diriger son frère et sa soeur rebelle. Une identité multiple dûe à l’héritage de leurs parents. Une culture métissée et juive.

L’oiseau et le poisson peuvent tomber amoureux, mais leur seul nid possible est la tombe.

Je terminerai par une petite note négative. J’ai trouvé certains passages interminables et j’avoue que j’ai passé quelques lignes. Je « culpabilise » un peu car l’écriture de Richard Powers est très belle (en tout cas très bien traduite), notamment les extraits sur la musique. Etant  moi-même musicienne, je me suis complètement retrouvée dans cet amour pour les notes, les vibrations et les frissons que ça procure.

J’espère que ce billet, beaucoup plus long que d’habitude, vous aura donné envie de découvrir Richard Powers. J’ai sûrement oublié des éléments importants mais le roman est tellement dense… à vous de le découvrir!

Cette chronique ne pouvait pas se terminer sans quelques extraits musicaux qui ont bercé cette histoire:

 

– Le temps où nous chantions de Richard Powers, Éditions 10/18, 2008, 1056 pages –

Ce livre rentre dans la catégorie « Un livre que tu as vu quelqu’un lire « du Challenge littéraire 2016 de Mille vies en une et aussi c’est le deuxième livre du challenge de la coupe d’Europe des Livres!

 

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9 réflexions sur “ Le temps où nous chantions – Richard Powers 

  1. flyingelectra dit :

    un pavé c’est le mot ! superbe billet – j’ai découvert cet auteur l’an dernier, et si j’avais trouvé certains passages magnifiques, je crois que j’avais aussi trouvé quelques longueurs ! mais quel courage !
    pensé à toi en revenant de la bibli __ je ne voulais pas emprunter de livres, juste en rendre mais en voyant Les Foudroyés… impossible de résister !

    Aimé par 1 personne

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