Je serai vivante – Nastasia Rugani

Une chose est sûre, j’ai marché après le viol. Pourtant ce n’était pas la même terre. Pas le même monde.

Les premiers mots

Depuis que je suis entrée dans votre bureau étriqué, Monsieur l’officier, vous attendez une jupe en lambeaux, du sang sous les ongles et des témoins. Je crois que vous auriez préféré une foule rugissante devant mon corps dévoré par des chiens haineux; leurs babines rosies de moi; mes os à vos pieds.
Des preuves à récolter.
Un viol à voir.
Moi, j’aurais préféré ne jamais me rendre sous le cerisier, il y a trois mois, en avril dernier.

Sous le cerisier, elle a disparu.
Elle s’est décomposée.
Elle a éclaté en mille morceaux, comme du verre.
Sous le cerisier, elle a été violée par le garçon qu’elle aimait.
Et après l’horreur, à 17 ans, elle doit raconter cet instant à un homme de la police qui se joue d’elle.
Et comment dire « ça »? Quels mots pour « on m’a violée et je ne suis plus moi« ?

Ce monologue nerveux où chaque phrase transperce les pages, est un coup de poing au ventre. L’autre l’a détruite, mise en terre et tout au long de ce roman, la survivance, la reconstruction se met doucement et difficilement en place.

Aidée d’elle seule, et d’une amie au cœur d’or, elle crie la rage de ne pas être comprise et de ne pas être la « bonne victime d’un viol » car ce garçon, elle l’a aimé et suivi dans ce parc… Comment se départir de cette culpabilité lancée à la figure ?

Habillons-moi de vêtements chauds et sûrs. Que l’on le fasse belle et propre, je vous en supplie. Car je ne vois que la boue et le sang sur mon pays dévasté. Ce temps des tranchées, des barbelés entre les jambes, des pas englués de crasse, je le veux hors de moi!

Je serai vivante est une bombe qui à tout moment peut nous éclater entre les mains et nous laisser pantois. Nastasia Rugani revient avec un roman intense dans lequel le monologue a toute la place nécessaire pour agripper ses lecteurs et lectrices et les mener loin dans la compréhension du drame qui s’est joué, sous le cerisier.

J’ai été frappée et sonnée de croiser Charlotte Delbo et Emily Dickinson et sans crier gare, leurs mots se sont superposés à ceux de l’autrice de la plus belle des façons, sans encombre, tout naturellement.

Je nous imagine toutes et tous face à vous. Nous serions trop nombreux si nous venions ensemble dans ce commissariat. Nous formerons une statue, un monument imbriqué de toutes nos déchirures fantômes, alors vous ne pourriez rien contre nous. Face à la puissance de nos vérités accumulées, vous feriez silence. Passons, je ne rêve plus. Je ne suis plus si stupide.

L’avis de Moka

Pour aller plus loin : Kreatur n°7 – La culture du viol, c’est quoi ? | ARTE

Nastasia Rugani à travers Mes Pages Versicolores
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Tous les héros s’appellent Phénix

Je serai vivante de Nastasia Rugani
Editions Gallimard jeunesse, collection Scripto
128 pages, juin 2021
Raconter l’enfance

14 réflexions sur “ Je serai vivante – Nastasia Rugani

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