Un bref instant de splendeur – Ocean Vuong

Je ne sais pas si tu es heureuse, Maman. Je ne t’ai jamais demandé.

Les premiers mots

Je recommence.

Chère Maman,

J’écris pour me rapprocher de toi – même si chaque mot sur la page m’éloigne davantage de là où tu es. J’écris pour revenir au jour où, sur l’aire de repos en Virginie, tu as fixé, horrifiée, le chevreuil empaillé suspendu au-dessus du distributeur de sodas à côté des toilettes, tandis que l’ombre de ses bois s’étendait sur ton visage. Dans la voiture, tu n’arrêtais pas de secouer la tête. «Je ne comprends pas pourquoi ils font ça. Ils ne voient pas que c’est un cadavre? Un cadavre, ça doit s’en aller, pas rester coincé comme ça pour toujours.»

Une des premières citations du roman est la suivante:
Mais permets-toi de te bâtir un petit territoire de mots, dont mon existence serait le socle, un endroit où te recentrer, tu veux bien? (Qiu Miaojin).
La dernière citation est celle-ci : « Le passé de chanter n’est pas hanté (Hoa Nguyen) ».
Entre les deux, c’est avec une vague folle que l’auteur nous transporte pour nous raconter sa mère, sa grand-mère, son premier amour, le fait d’être un vietnamien aux États-Unis, la différence de couleurs, la communication impossible, le racisme, la guerre, les traumas qui passent de génération en génération et la honte aussi.
Cette lettre à sa mère est un chant d’amour. Il ose enfin écrire ce qu’il ne lui a jamais dit et ce qu’il ne lui dira jamais. Sa mère ne sachant pas lire l’anglais ne lira probablement pas les mots de ce fils. Et nous les faire parvenir est un cadeau que l’auteur nous offre.

Parfois quand je suis insouciant, je crois que survivre est facile : il n’y a qu’à continuer à avancer avec ce qu’on a, ou ce qu’il reste de ce qu’on vous a donné, jusqu’à ce que quelque chose change – ou jusqu’à prendre conscience, enfin, qu’il est possible de changer sans disparaitre, qu’il suffisait d’attendre que la tempête passe sur vous pour découvrir – eh bien oui – que votre nom est toujours rattaché à une chose vivante.

Ocean Vuong dit, à propos de son roman, ceci :  » Quel est le prix à payer si on passe toute sa vie à vivre côte à côte avec les gens qu’on aime sans pouvoir leur parler, sans pouvoir leur dire exactement ce qu’on ressent? Ce serait la plus grande perte qui soit« . Ce qu’il dit-là pourrait résumer ce livre mais il serait regrettable que vous ne vous fiiez qu’à ces quelques mots alors que ce roman regorge d’instantanés de vie et de mort avec un travail sur la langue et une finesse qui prend aux tripes.

Si le roman compte exactement 282 pages de récit, sachez que j’en ai corné exactement 20. Cela peut paraitre peu mais au regard de certains livres où une ou deux pages sont annotées, Un bref instant de splendeur gagne haut la main.

Comme l’a dit Marie-Claude, cet écrivain pourrait s’arrêter d’écrire après ce roman-ci mais on serait alors privé d’un talent inouï. Je garde Little Dog précieusement près de moi et espère qu’il croisera aussi votre route.

Notre vietnamien est une capsule temporelle, qui marque la fin de ton éducation, réduite en cendres. Maman, s’exprimer dans notre langue maternelle, c’est parler seulement partiellement en vietnamien, mais entièrement en guerre.

Un bref instant de splendeur d’Ocean Vuong
Traduction de l’anglais par Marguerite Capelle
Éditions Gallimard
304 pages, janvier 2021

39 réflexions sur “ Un bref instant de splendeur – Ocean Vuong

  1. maghily dit :

    Comme tu l’as vu, je suis occupée à le lire.
    J’étais curieuse de venir voir ton avis car pour le moment, je suis mitigée : je trouve la plume très belle, j’aime beaucoup le récit (par contre, on en parle de cette scène avec le singe ?! Erk) mais il y a parfois des digressions qui me perdent.

    J’attends de voir ce que la seconde moitié me réserve pour donner mon avis définitif.

    Aimé par 2 personnes

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