La Maison – Emma Becker 

Bien sûr que nous rendons les hommes heureux. Bien sûr que nous sommes les reines de la maison. Bien sûr que ce métier nous permet de vivre mieux que le commun des mortels.

Les premiers mots

Hier, je suis avec mon fils qui vide méthodiquement le placard à vêtements pendant que je fais son lit. Je cherche un boutis assez grand pour couvrir son matelas – et dans la commode du couloir, le premier à me sauter aux yeux est le dessus-de-lit de trois mètres sur trois que j’ai acheté lorsque la Maison a fermé. Il patiente là depuis cinq mois, plié à la sauvage, jamais lavé.

L’image que j’ai de la prostitution se situe entre celle du bordel infâme où se rendent des hommes frustrés et où les maladies honteuses sont partagées et celle fantasmée d’une maison close, avec velours au sol, odeurs enivrantes et filles sublimes. Entre les deux, dans mon imaginaire, il n’y a rien, le néant. Car je n’ai jamais lu/vu cette autre réalité. Et pourtant c’est celle-là que dépeint Emma Becker dans La Maison.

J’ai passé deux ans à penser que j’aurais dû me sentir sale, coupable, humiliée. J’ai passé deux ans à me demander d’où venait cette bouffée de joie en sortant du métro, les jours où il faisait si beau que les vitres des immeubles au loin, encerclant la Maison, m’aveuglaient en renvoyant le soleil. J’ai passé deux ans à m’émerveiller d’avoir ce port de tête princier lorsque je croisais mon reflet dans les vitrines des magasins, de sentir mon corps si léger, de voir le monde si paisible et si plein de promesses.

Curieuse et intéressée par ce milieu inconnu, l’autrice se fait embaucher comme prostituée dans un bordel berlinois dans le but d’écrire un livre. En Allemagne, cela est autorisé contrairement à la France (je ne connais pas la situation en Belgique), et c’est tout naturellement que les prostituées sont considérées comme des travailleuses.

Dans ces pages vous trouverez des descriptions de situations assez cocasses de ce qui se passent dans ces chambres, vous serez libres de rire avec ces femmes des anecdotes tenues secrètes, vous pourrez aussi sentir poindre une émotion à lire leurs destins, leurs moments de doutes, de terreurs mais aussi des moments d’amitié, d’amour et de plaisir. Car dans ces pages, ce dernier est présent parmi les hommes et les femmes qui composent ce récit.

Si j’avais des préjugés (assez énormes, je ne vais pas vous mentir), ceux-ci sont vite tombés et ont été oubliés tant la prose d’Emma Becker est délicieuse et qu’elle use à souhait d’un humour franc et cash (et qu’est-ce que cela fait du bien!) pour nous parler de sa vie. C’est à la fois tendre, excitant, romanesque, réaliste.

J’ai trouvé sa démarche très honnête car comme elle l’admet, elle s’est retrouvée très chanceuse de travailler dans un bordel aussi bienveillant et agréable, après avoir essuyé quelques déconvenues dans un bordel assez glauque.

Ceci n’est pas une apologie de la prostitution. Si c’est une apologie, c’est celle de la Maison, celle des femmes qui y travaillaient, celle de la bienveillance. On n’écrit pas assez de livres sur le soin que les gens prennent de leurs semblables.

La Maison de Emma Becker
Éditions Flammarion
384 pages, août 2019 (également sorti en poche « J’ai lu » en août 2020)
Lu dans le cadre du club de lecture des Ponctuelles

25 réflexions sur “ La Maison – Emma Becker 

  1. mesechappeeslivresques dit :

    Tu connais mon ressenti.;) Un écrit qui ne manque pas d’intérêt et une superbe plume mais quelques longueurs (quand elle évoque son compagnon notamment) et l’image qu’elle dresse de la prostitution n’est pas le reflet de ce que vivent les prostituées dans la majorité des cas.

    Aimé par 1 personne

    • mespagesversicolores dit :

      Je n’ai pas souffert de ces longueurs contrairement à toi.
      Je trouve qu’elle n’enjolive pas la prostitution et qu’elle est très claire sur sa chance d’être tombée dans cette maison-là. Et comme je l’écrivais dans un autre commentaire, il est évident qu’il ne faut pas se voiler la face, les réseaux ça existe, mais la prostitution d’Emma Becker existe aussi.

      Aimé par 1 personne

  2. Ingannmic dit :

    Il est sur mes étagères en attente d’être lu depuis sa sortie… ma fille aînée a servi de test : lorsque je lui ai offert, elle m’a clairement dit que ce genre de récit n’était pas pour elle (elle s’imaginait, je crois, quelque chose de sordide et de violent) et elle a finalement adoré !! J’ai eu l’occasion d’entendre l’auteure sur ce récit, je l’avais trouvée très intéressante, et son approche originale, bien qu’un peu « spéciale » (je ne m’imagine pas moi-même me faire engager dans une maison close pour les besoins d’un « reportage », mais peut-être suis-je trop « coincée » ? !!)…

    Aimé par 1 personne

  3. uneviedevantsoi dit :

    Je te rejoins complètement. Ce n’est pas un livre que j’aurais lu a priori mais après avoir écouté l’auteure à La Grande Librairie, j’étais très intriguée. L’écriture ne m’a déçue, mais surtout cela m’a ouvert les yeux sur le fait que la prostitution a réellement une importance dans notre société. Enfin, disons que je ne vois plus cette activité de la même manière (celle dont elle parle évidemment, je ne fais aucune généralité)

    Aimé par 1 personne

  4. Natiora dit :

    Il y a plusieurs années, je n’arrivais pas à dormir et j’ai zappé jusqu’à tomber sur une femme qu’on voyait en gros plan à sa fenêtre. Je crois me souvenir que c’était sur la RTBF qu’on captait à Lille. Elle racontait sa vie de prostituée et s’arrêtait de temps en temps pour aller s’occuper d’un client. Elle en parlait sans honte, sans amertume. C’était son métier et c’était une vie qui lui convenait. Elle se gérait toute seule, sans patron. Et elle racontait qu’elle avait un métier d’utilité sociale. Ça m’a marquée ce reportage, parce que j’ai compris qu’on pouvait vraiment choisir de faire ce métier là (même si je ne pense pas qu’on puisse avoir la vocation comme celle d’instit ou d’infirmière, n’exagérons rien). Mais que ça pouvait être autre chose qu’un ultime recours ou un réseau de prostitution. Que ça pouvait ne pas être glauque et subi.
    Tous ces palabres pour dire que c’est ce que j’ai retrouvé dans le discours d’Emma Becker dans LGL et que j’aimerais lire ce roman, pour lequel on peut dire qu’elle s’est investie corps et âme. Je suis curieuse de connaître davantage toutes ces femmes qui travaillent dans l’ombre des alcôves (so cliché ^^) par choix, leur quotidien, leurs pensées…

    Aimé par 1 personne

Si vous souhaitez me laisser une trace de votre passage...

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s