Miss Sarajevo– Ingrid Thobois

Il y a quantité de manières de se battre pour  regagner le droit de vivre ensemble. La ville entière résiste en s’acharnant à vivre.

Les premiers mots

Dans la dilatation du temps propre au désir, les dernières secondes démultipliées comme à l’infini, rien ne parait plus éloigné que ce que l’on s’apprête à atteindre. Au moment exact de vivre, lorsque le fantasme cède place au réel, tout ce qui relevait de l’évidence se met à tanguer: on s’étonnerait presque de savoir respirer. Comment être certain, alors, de désirer encore ce qu’on a tant voulu?

Imaginez .. des dizaines de photographies disposées sur une table. Approchez et prenez-en au hasard. Que vous dévoilent-elles?

Première photographie : Une famille, Rennes, 1992

Les parents et les deux enfants. Le bonheur ne se lit pas particulièrement sur les visages. La mère semble absente, à quoi pense-t-elle? A son passé ? A ses enfants qui grandissent trop vite? Aux moments de bonheur qui ne se comptent que sur une main?
Et le père? Le père, lui, voudrait être ailleurs. Il ne se sent plus à sa place dans cette famille, il va jusqu’à redouter de rentrer chez lui et de retrouver les siens.

La fille, Viviane, est effacée, sa maigreur pourrait en effrayer plus d’un mais on dit qu’elle irait mieux…

Et ce garçon, Joaquim. Celui qui est au cœur de ce roman. Qui nous fait revivre les époques sensibles de sa vie, ses doutes, son voyage dans une contrée en guerre et ses passions. Son visage dit qu’un malheur touchera bientôt sa famille, son visage dit qu’un deuxième malheur les touchera aussi vite.

Au tour de son cou, un appareil photo prêt à capturer les étapes de sa vie future.

Deuxième photographie : Ludmilla et Kosma 

Ils ont l’air d’avoir vécu des drames aussi ces deux-là. Leurs pensées vont vers leur pays en guerre. Elle est arrivée seule en France, lui est resté. Est-il encore vivant ? A-t-il été la cible de sniper? Et le reste de la famille? Que leur est-il arrivé?

Pour s’empêcher de penser et de mourir à petit feu, Ludmilla prend refuge dans les bras de son jeune élève, Joaquim qu’elle n’empêchera pas d’aller voir de ses propres yeux ce qu’il advient de Sarajevo.

La guerre n’arrête pas seulement le temps, elle l’engloutit, brouille les figures, les traits, et ride pareillement vieillards et enfants. Un même masque se dépose sur les visages rongés d’angoisse et privés de sommeil.

Troisième photographie: Gare de Rouen, 2013

Voici Joaquim, dans le hall de la gare parmi les touristes, les travailleurs, les gens de passage. Il a l’air perdu. Âgé de quarante-quatre ans, il revient dans sa ville natale à la suite d’un appel du notaire l’informant du décès de son père. Son visage traduit son angoisse et sa tristesse. Même s’il ne veut pas l’admettre, ce père l’a marqué plus qu’il ne le croyait.

Quatrième photographie : Vesna, Inela et Zladko, Sarajevo, 1993

La photographie est un peu sombre, on ne distingue pas les contours des visages. Mais imaginez, des figures cernées, où le sourire a disparu depuis un an. Ils sont près d’une fenêtre que l’on n’ouvre plus, que l’on ne frôle plus par peur d’attirer le regard des snipers. Un frémissement de rideau et ce serait une bombe dans leur appartement.

Inela, la jeune fille, tient un bout de robe à la main. C’est celle qu’elle portera lors du concours de  Miss organisé malgré les balles, malgré les souffrances. Sa rencontre avec Joaquim teintera ses joues de rouge et fera rebattre son coeur.

Zladko, son jumeau, a le regard dur des combattants. Son insouciance de jeune adolescent est partie quand les premiers coups de feu ont raisonné dans le ciel de Sarajevo.

Vesna, la mère, qui tremble pour son fils et qui espère que le concours de Miss redonnera une énergie positive à Ilena.

Rangez les photos et écoutez ce qui retentit…Deux voix s’élèvent, il s’agit de Bono et de Pavarotti chantant Miss Sarajevo. Et une dernière photographie qui s’envole au loin…

(slate.fr)

Le jeu de ces photographies prises au hasard ressemble à la construction du récit, on passe d’une époque à l’autre, d’un Joaquim adolescent à celui adulte. 

Et si vous aussi, vous découvriez les visages et les lieux décrits ici. Si vous aussi, ces personnages vous faisaient vibrer. 

Si vous aussi, vous vous laissiez tenter par l’écriture d’Ingrid Thobois et ses descriptions des plus sensibles. Si pour vous aussi, ce roman tiendrait maintenant une place particulière parmi vos pépites.

[J’ai pris beaucoup de plaisir à rédiger ce billet dans le cadre des Matchs de la rentrée littéraire qui propose d’écrire un billet un peu plus « original » 🙂 Merci à Antigone d’avoir proposé ce livre]

– Miss Sarajevo d’Ingrid Thobois, Editions Buchet-Chastel, 2018, 225 pages – 

 

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26 réflexions sur “Miss Sarajevo– Ingrid Thobois

  1. maghily dit :

    C’est très sympa la manière dont tu as rédigé ton billet, ça pique notre curiosité ! 🙂

    J’ai rarement lu des romans qui se passent durant cette période (j’ai L’hiver des hommes dans ma PAL depuis des années mais curieusement, je n’arrive pas à l’en sortir) : je note celui-ci dans un coin de ma tête.

    Aimé par 1 personne

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