33 tours – David Chariandy

Les premiers mots

Une fois, il me montra son coin à lui dans le ciel. Un poteau électrique, dans un parking à l’abandon, tout rongé par les mauvaises herbes. En levant les yeux, on voyait qu’y monter présentait des dangers. 

On ne peut pas dire que tout allait bien avant. Non, mais l’atmosphère était encore gérable. Ruth, la mère, arrivait encore à communiquer avec ses deux fils et ceux-ci lui étaient reconnaissants de tout ce qu’elle faisait pour eux. Immigrée, célibataire, elle arrivait à joindre les deux bouts.
Mais un jour d’été 1991 tout change. une fusillade, des descentes de policiers, des regards soupçonneux encore et toujours. Le quartier se transforme et les personnalités aussi. Francis, le plus âgé des deux, a ce caractère de l’adolescent fougueux. Il n’est plus le même depuis cet incident, il traine avec des potes dans un salon de coiffure transformé parfois en salle de concert et ne se soucie plus de sa mère. Michael, le cadet, essaie tant bien que mal de retrouver la relation particulière qui le liait à Francis. 

Cet été-là, c’est aussi l’été des premières fois et des premiers frissons. C’est aussi l’été des découvertes musicales et des styles qui s’affirment. L’été qui signe un changement entre avant et après. 

 Aucun de nous n’était ce que nos parents voulaient que nous soyons. Nous n’étions pas ce que tous les autres adultes voulaient que nous soyons. Nous étions des rien du tout, ou peut-être, d’une certaine façon, une ville entière.

Ces souvenirs, Michael se les remémore alors que la belle Aïcha revient en ville. Avec son retour, c’est toute une période triste qui va revenir à lui et à eux pour pouvoir mieux affronter l’avenir incertain et supporter Ruth dans sa douleur et dans ses errements. 

(Encore) Une histoire de frères comme dans Comme un seul homme. Encore deux frères livrés à eux-mêmes qui s’échappent de leur quotidien. Mais ici, la violence provient des autres et non du cocon familial. Michael est un personnage perdu qui tente de se raccrocher aux souvenirs, comme une bouée de sauvetage en somme. Francis est un adolescent en colère qui se cherche. Ruth est une mère seule et courageuse. Ces trois-là sont plus forts qu’ils le croient. 

33 tours m’a touchée par la pudeur qui se dégage de ces personnages. David Chariandy aurait pu tourner cette histoire à la sauce mélodramatique mais il arrive à gérer la bonne dose d’humanité et de tristesse pour nous livrer un récit poignant sur ces quartiers chauds de Toronto. Dans ce court récit, on lit de beaux passages sur l’immigration, le deuil, la perte et le racisme.
Ne vous attendez pas à un roman d’action car ici le rythme est lent, mêlant retours en enfance et présent.

Et surtout, Francis lisait dans notre mère. il comprenait sa fierté, aussi bien que les voies où la menaient ses labeurs et le prix qu’il lui en coûtait.

Un récit qui m’a d’autant plus touchée car j’ai eu l’occasion d’écouter David Chariandy lors d’une conférence sur les migrants au Festival America.

– 33 tours de Davud Chariandy, Traduction Christine Raguet, Editions ZOE, Ecrits d’ailleurs, 2018,  175 pages – 

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12 réflexions sur “ 33 tours – David Chariandy

  1. Lili dit :

    Je n’avais pas du tout entendu parler de ce roman mais les premières lignes que tu as mises en tête de ton billet m’ont attirée ! Merci de présenter des titres de la rentrée qui sortent un peu des sentiers battus, ça ouvre de nouveaux horizons !

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