La petite fille sur la banquise– Adélaïde Bon

Plus elle est sombre et désespérée au tréfonds d’elle-même, plus elle est radieuse au-dehors. Un feu follet.

Les premiers mots

Est-ce qu’elle s’est essuyé la bouche du revers de la main, passé la langue sur les dents, recoiffée un peu? Est-ce elle ou lui qui a remonté la culotte, remis un semblant d’ordre dans la robe-tablier rouge, tiré sur le chemisier blanc?

Du « elle » au « je« , il n’y a qu’un pas. Celui de la guérison. Mais pour Adélaïde Bon ce pas est immense. Sous ses pieds, les tentacules de ses méduses la tirent vers les méandres de son âme. Le chemin est long et tortueux pour cette petite fille sur la banquise qui n’attend qu’un seul mot , un seul, celui qui l’aidera à aller de l’avant. Ce mot est « viol », pas « agression », non « viol« . 

À l’âge de neuf ans, Adélaïde Bon est violée par un homme dans la cage d’escalier de son immeuble. De cette période à l’âge adulte, sa mémoire  va jouer le jeu affreux de placer le douloureux souvenir un peu plus profond dans son cerveau. Comme pour continuer à vivre, comme pour survivre. 

Mais les conséquences sont bien réelles. Impossible pour elle d’aimer ou si ça lui arrive, elle aime « mal », « trop », de façon violente. 
Elle raconte sa vie en commençant par le pronom « elle ». Un pronom qui permet de se tenir à distance, d’être au plus près du ressenti, pour éviter peut-être l’apitoiement. Ce choix est salutaire. Le lecteur digère les propos et peut aisément « comprendre » son mal-être.

Le temps d’un viol, le monsieur de l’escalier s’est immiscé dans les replis de mon cerveau, il a laissé sa haine et sa perversité macérer dans l’antichambre de ma mémoire, et jour après jour, elles m’ont dégouliné au-dedans, elles ont colonisé chacune de mes pensées, elles ont contaminé ma vie. Une invasion invisible que nul ne m’a aidée à déceler, à nommer, à comprendre.

Le « Je » apparaît par petite touche pour être présent à chaque ligne en fin de récit. Elle a guéri, elle a vaincu son traumatisme mais nombreuses ont été les étapes pour y arriver. Elle sait la chance qu’elle a eu d’avoir pu se payer des séances de psychothérapie. Ce n’est pas le cas des autres victimes. Son violeur a détruit bien des vies mais Adélaïde Bon précise que si les victimes peuvent parler  et surtout peuvent être écoutées, elles ont plus de possibilités de guérir plus vite. 

Si je suis entrée à reculons dans ce récit par peur du voyeurisme ( et peut-être qu’il y en a un peu…), je me suis laissé embarquer par les mots de l’auteure. Ceux-ci ont été choisis avec soin et j’ai ressenti que ce livre n’avait pas été écrit dans l’urgence. Elle en a mis du temps pour coucher sur papier ses pensées noires, et elle a réussi à passer le cap du simple « témoignage » pour offrir un livre magnifique sur la résilience

– La petite fille sur la banquise d’Adélaïde Bon, Editions Grasset, 2018, 256 pages – 

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15 réflexions sur “La petite fille sur la banquise– Adélaïde Bon

  1. Laeti dit :

    Il a l’air très beau vu les avis positifs déjà lus à son sujet ! Mais effectivement ce n’est pas un sujet facile!! Comme tu m’as confirmé qu’il n’y avait rien de malsain, je me laisserai embarquer mais plus tard!

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  2. flyingelectra dit :

    Je l’ai aussi vue à la télé. Les mots sauvent bien des maux ! Ravie de voir qu’elle a fait du chemin, son message est un merveilleux espoir pour toutes celles qui malheureusement ont été victimes des mêmes faits donc il est essentiel. Après, je n’ai pas très envie de le lire mais je ne dis pas non …

    Aimé par 1 personne

  3. Céline dit :

    Tu en as fait une très belle chronique ! Mais même s’il semble écrit avec le recul nécessaire, je préfère tenir à distance ce genre de récit qui me heurte trop. Je suis toujours plus à l’aise avec la fiction, même sur des sujets similaires !

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