N’essuie jamais de larmes sans gants– Jonas Gardell

Leur seule chance résidait dans le silence. Leur seule possibilité d’exister résidait dans l’invisibilité. Dans la marge. Dans le pli, comme la vermine.

Les premiers mots

Cette journée d’août s’en est allée sans un nuage dans le ciel, mais à travers les fenêtres condamnées du service d’isolement l’été ne pénètre pas.
L’homme dans le lit est terriblement amaigri et marqué par un sarcome de Kaposi au stade avancé. Il n’a plus que quelques jours à vivre.
Habituellement, ce syndrome ne touche que les hommes âgés issus du pourtour méditerranéen et progresse avec une telle lenteur que les malades finissent par mourir d’autres complications. Or, depuis un certain temps, une multitude de cas ont été rapportés, surtout aux Etats-Unis, où cette forme de cancer s’est montrée beaucoup plus agressive.

« Je veux de ma vie pouvoir aimer quelqu’un qui m’aime. » Comme un cri, une revendication pour exister. Tel était leur désir le plus profond à ces jeunes hommes venus des quatre coins de la Suède et atterris à Stockholm.
Ils s’appellent Benjamin, Rasmus, Reine, Bengt, Paul, Lars-Ake, Seppo et sont homosexuels. 

Nous sommes au début des années 80 et l’homosexualité est encore cachée et honteuse. Ces hommes, tous ensemble, vont alors former leur nouvelle famille pour être enfin eux-mêmes et aimer qui ils veulent, loin de leur famille d’origines, de leurs religions, des coups et du harcèlement quotidien.
Malheureusement, leurs années sont comptées. Le sida arrive insidieusement et avec lui les nombreuses diffamations comme l’attestent les journaux de l’époque qui qualifient cette maladie de « maladie de pédés, arrivée pour les punir de leurs pêchés ».
Tous nos hommes seront touchés, de près ou de loin, rapidement ou beaucoup plus tard. L‘auteur ne nous épargne pas leur perte. Et pourtant . Même en connaissant la fin inéluctable de certains d’entre eux, j’ai suivi avec passion l’amour naissant entre Benjamin et Rasmus, j’ai vibré avec Bengt et ses rêves de gloire, j’ai ri des phrases percutantes de Paul.

On ne peut être que des feux follets, voués à s’enflammer, à brûler en bref instant et à s’éteindre.

Le mot « émue » peut sembler bien dérisoire par rapport à l’intensité ressentie tout au long de ces pages. Ce n’est pas un coup de cœur que j’ai eu pour ce livre mais un coup de poing. Le genre de livre qui ne vous lâche pas alors qu’il est terminé depuis une semaine, le genre de livre que vous avez envie que tous vos amis lisent, le genre de livre qui offre une histoire hors du commun et pourtant si banale, une histoire d’amour, le vrai, celui qui bouscule, celui qui change une vie. Mais aussi un roman sur l’acceptation de soi, la liberté qu’on s’offre enfin, la valeur de l’existence. 

Jonas Gardell signe un roman important sur cette période noire et tragique. Il nous éclaire en y insérant des notes d’articles de journaux de l’époque et aussi des différentes avancées sur la découverte de la maladie. Toutes ces informations rendent le récit encore plus vrai et m’a bouleversée. Ce ne sont pas des mots en l’air. Ce livre est un des meilleurs livres que j’ai lus. Mais néanmoins, cette lecture n’a pas été des plus faciles, j’ai souffert avec eux j’en ai eu les larmes aux yeux, j’ai eu des haut-le-cœur en lisant le déclin de ces corps. 

Cette maladie, impitoyable, injuste, infidèle, immonde, cruelle, avait déjà élu domicile dans le corps de l’un d’entre eux. La Suède était frappée à son tour.

Il m’a été difficile de retourner à un autre livre après celui-ci, tous me paraissaient bien fades. 

Merci à Sophie pour cette chaude recommandation. 🙂 

– N’essuie jamais de larmes sans gants de Jonas Gardell, Editions Gaia, 2016, 592 pages – 

27 réflexions sur “N’essuie jamais de larmes sans gants– Jonas Gardell

    • mespagesversicolores dit :

      Sans hésitation celui-ci ! Jonas Gardell a cherché des infos de l’époque, notamment sur les soins apportés aux séropositifs, les discriminations etc! Il aborde aussi le thème de l’homosexualité de ces années, les hommes ( et femmes) devaient se cacher pour sortir, mettaient leur vie et santé en danger… ( C’est aussi parfois un peu cru je dois le dire)
      Dites aux loups que je suis chez moi est soft par rapport à ce roman.

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