Etre sans destin – Imre Kertesz

Alors seulement quelque chose se débloqua en moi, et je pensai à mon tour – peut-être pour la première fois sérieusement- à la liberté.

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Les premiers mots

Aujourd’hui, je ne suis pas allé au lycée. C’est-à-dire que j’y suis allé, mais seulement pour demander au professeur principal la permission de rentrer à la maison. Je lui ai donné la lettre par laquelle mon père sollicitait une autorisation d’absence « pour raisons familiales ». Il m’a demandé quelle sorte de raisons familiales ce pouvait être. Je lui ai dit que mon père avait été réquisitionné pour le service du travail  obligatoire; alors il n’a plus fait de difficultés.

Ce livre a été une de mes dernières lectures de 2016 et je pense m’en souvenir encore longtemps.

Je croyais lire une autobiographie d’un rescapé d’un camp de concentration. Je croyais avoir assez lu pour entreprendre ce récit. Mais il s’est avéré que non. Ce livre mi-autobiographique mi-fiction révèle l’horreur des camps mais d’une manière à laquelle je n’étais pas préparée: avec détachement.

Un adolescent de quinze ans voit son père se préparer à quitter la maison familiale pour un camp de travail et il avoue qu’il ne ressent pas grand chose. Il essaie cependant de pleurer parce qu’il pense que c’est la réaction à adopter. Quand il est arrêté pour être conduit à Auschwitz, il accepte les ordres des adultes sans broncher et trouve les soldats assez beaux dans leurs costumes.

Dans la précipitation, je ne savais même pas par où aller, je me rappelle juste que pendant ce temps j’avais un peu envie de rire, d’une part, à cause de l’étonnement et de mon embarras, à cause de cette impression  que j’avais d’être tombé soudain au beau milieu d’une pièce de théâtre insensée où je ne connaissais pas très bien  mon rôle, d’autre part, à cause d’une pensée fugace qui n’a fait que passer dans mon imagination: la tête de ma belle-mère quand elle se rendrait compte qu’elle m’attendait en vain pour dîner.

Petit à petit, il essaie de comprendre ce qu’on attend de lui et il saisit qu’on en exige rien, à part obéir aux ordres et suivre le mouvement. Il ne se pose pas de questions quand il est transféré à Buchenwald. Il accepte sans révolte.

C’est ainsi que j’ai compris que, même à Auschwitz, on pouvait s’ennuyer – à condition d’être un privilégié. Nous attendions – bien y réfléchir, nous attendions que rien ne se passe. 

Il voit son corps se transformer et en est réduit à un être un repas pour les vermines et les puces.

J’étais ébahi par la vitesse, l’allure effrénée avec laquelle, jour après jour, diminuaient, mouraient, fondaient et disparaissaient la matière qui recouvrait mes os, l’élasticité, la chair.

Finalement, le camp est libéré et il rentre chez lui. 

Et tout se joue durant ces dernières pages. Le récit devient encore plus bouleversant car on sent enfin une réelle prise de conscience de ce qu’il a vécu. Il n’essaie pas de fuir et encore moins de se soustraire aux ordres. Il se réfugie dans son imagination et ça lui suffit. Il accepte les coups et le fait de voir ses « amis » mourir. 

Heureusement que ce genre de récit existe, heureusement que l’auteur (prix Nobel de la littérature en 2002) ne va pas dans la facilité pour nous faire pleurer. Ce n’est pas son but. Il veut nous montrer que le destin de ces hommes qui ont vécu le pire et qui l’ont accepté.

L’écriture est simple et offre peu de dialogues, la place étant accordée aux réflexions de l’adolescent. C’est glaçant car le lecteur sait ce qu’il se passait réellement dans ces camps tandis que le personnage ne cherche pas plus loin, il voit et accepte.

N.B: paroles de Imre Kertész (décédé le 16 mars 2016) :  » Dans «Etre sans destin», j’ai raconté cet état où l’on vous confisque votre vécu et votre identité. Cette absence de destin. Primo Levi, lui, était un humaniste. C’était un homme moralement indigné par Auschwitz. Moi non. Auschwitz a été une école pour moi. »

– Etre sans destin de Imre Kertész, Edition Actes Sud, Collection Babel, 1998, 368 pages – 

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22 réflexions sur “Etre sans destin – Imre Kertesz

  1. Marie-Claude dit :

    J’avais hâte de te lire. Tu dis tout: l’horreur des camps racontée avec détachement.
    Il est rare de lire un roman sur cette effroyable période sans que les larmes ne viennent se mêler à notre lecture. Une lecture marquante et non moins dérangeante. Un grand roman.

    Aimé par 1 personne

  2. recolteusedemots dit :

    Ce n’est pa sle thème que je recherche à lire, parce que c’est quelque chose qui a tendance a devenir lourd tellement le sujet est fort et qu’il est assez présent. Mais le côté mi biographique, mi fictif m’intrigue, et ta chronique pousse à le lire, pour la poigne du récit. Je le note du coup !

    Aimé par 1 personne

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