Petit Pays – Gaël Faye

Je me demande encore quand, les copains et moi, nous avons commencé à avoir peur.

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Les premiers mots

Prologue

Je ne sais vraiment pas comment cette histoire a commencé. Papa nous avait pourtant tout expliqué, un jour, dans la camionnette.
– Vous voyez, au Burundi c’est comme au Rwanda. Il y a trois groupes différents, on appelle ça les ethnies. Les Hutu sont les plus nombreux, ils sont petits avec de gros nez.
– Comme Donatien? j’avais demandé.
– Non, lui c’est un Zaïrois, c’est pas pareil.

La gorge serrée, les yeux humides, le regard lointain … voilà l’état dans lequel je me suis trouvée à la fin de cette lecture.

Gabriel est un gamin de dix ans qui voit son monde chavirer à cause de la guerre au Rwanda, pays limitrophe au sien, le Burundi. On est en 93, les coups d’état se succèdent et la population s’embrase et cherche des « coupables ». Ils sont tout trouvés: les Tutsi. Comme la mère de Gabriel.  Comme la famille restée au pays.

Gabriel essaie de se distancer de cette guerre mais jusque quand? Il continue à écrire à sa correspondante française, à voler des mangues avec sa bande de copains,  à être des garçons « normaux ».  Mais des événements dramatiques vont perturber sa volonté de rester en dehors de tout ça. Et bientôt, l’horreur s’insinue à travers les murs de la maison familiale.

La guerre, sans qu’on lui demande, se charge toujours de nous trouver un ennemi. Moi qui souhaitais  rester neutre, je n’ai pas pu. J’étais né avec cette histoire. Elle coulait en moi. Je lui appartenais.

Le livre commence par de doux souvenirs  et puis peu à peu la tension monte. Gabriel change sa façon de penser et devient moins gamin, son enfance disparaît. C’est une histoire sur la fin de l’innocence et la douloureuse acceptation de des souffrances. Gabriel se souvient et ne pourra jamais oublier.

Je me suis promenée à travers les rues, les ruelles, la fameuse impasse de la bande des garçons et puis aussi parmi les corps.

C’est un roman que je garderai en mémoire grâce à sa force et pour penser à certaines de mes apprenantes burundaises qui ont fui leur pays, leur petit pays.

Une feuille et un stylo apaisent mes délires d’insomniaque
Loin dans mon exil petit pays d’Afrique des Grands Lacs
Remémorer ma vie naguère avant la guerre
Trimant pour me rappeler mes sensations sans rapatriement
Petit pays je t’envoie cette carte postale
Ma rose mon pétale, mon cristal, ma terre natale
Ça fait longtemps les jardins de bougainvilliers
Souvenirs renfermés dans la poussière d’un bouquin plié
Sous le soleil les toits de tôles scintillent
Les paysans défrichent la terre en mettant le feu sur des brindilles
Voyez mon existence avait bien commencé
J’aimerais recommencer depuis le début, ouais tu sais comment c’est !
Et nous voilà perdus dans les rues de Saint Denis
Avant qu’on soit sénile on ira vivre à Gisenyi
On fera trembler le sol comme les grondements de nos volcans
Alors petit pays, loin de la guerre on s’envole quand ?

Petit bout d’Afrique perché en altitude
Je doute de mes amours tu resteras ma certitude
Réputation recouverte d’un linceul
Petit pays pendant trois mois tout le monde t’a laissé seul
J’avoue j’ai plaidé coupable de vous haïr
Quand tous les projecteurs étaient tournés vers le Zaïre
Il fallait reconstruire mon petit pays sur des ossements
Des fosses communes et tous nos cauchemars incessants
Petit pays te faire sourire sera ma rédemption
Je t’offrirais ma vie à commencer par cette chanson
L’écriture m’a soigné quand je partais en vrille
Seulement laisse-moi pleurer quand arrivera ce maudit mois d’avril
Tu m’as appris le pardon pour que je fasse peau neuve
Petit pays dans l’ombre le diable continue ses manœuvres
Mais tu veux vivre malgré les cauchemars qui te hantent
Je suis semence d’exil d’un résidu d’étoiles filante

Un soir d’amertume, entre le suicide et le meurtre
J’ai gribouillé ces quelques phrases de la pointe neutre de mon feutre
J’ai passé l’âge des pamphlets quand on s’encanaille
Je ne connais que l’amour et la crainte que celui-ci s’en aille
J’ai rêvé trop longtemps de silence et d’aurore boréale
A force d’être trop sage je me suis pendu avec mon auréole
J’ai gribouillé des textes pour m’expliquer mes peines
Bujumbura, tu es ma luciole dans mon errance européenne
Je suis né y’a longtemps un mois d’août
Et depuis dans ma tête c’est tous les jours la saison des doutes
Je me navre et je cherche un havre de paix
Quand l’Afrique se transforme en cadavre
Les époques ça meurt comme les amours
J’ai plus de sommeil et je veille comme un zamu
Laissez-moi vivre, parole de misanthrope
Citez m’en un seul de rêve qui soit allé jusqu’au bout du sien propre.

Petit Pays de Gaël Faye, Editions Grasset, 2016, 224 pages –

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