Des hommes – Laurent Mauvignier 

Je voudrais savoir si l’on peut commencer à vivre quand on sait qu’il est trop tard.

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Les premiers mots

          Il était plus d’une heure moins le quart de l’après-midi, et il a été surpris que tous les regards ne lui tombent pas dessus, qu’on ne montre pas d’étonnement parce que lui aussi avait fait des efforts, qu’il portait une veste et un pantalon assortis, une chemise blanche et l’une de ces cravates en Skaï comme il s’en faisait il y a vingt ans et qu’on trouve encore dans les solderies.
Aujourd’hui, on dira qu’il ne sentait pas trop mauvais. On n’ironisera pas sur le fait qu’il viendra manger à l’œil et que pour une fois il n’aura pas à faire semblant d’arriver à l’improviste. On l’appellera Feu-de-Bois comme depuis des années, et certains se souviendront qu’il a un vrai prénom sous la crasse et l’odeur de vin, sous la négligence de ses soixante-trois ans.

Une écriture hachée, des phrases interrompues, des sauts dans le passé, un « je » inconnu pendant un bon bout de temps, on peut dire que ça a été laborieux. J’ai dû apprivoiser Laurent Mauvignier durant quelques pages mais une fois prise dans ses filets, impossible de le lâcher. 

J’avoue que la première partie du récit ne m’a pas emballée, j’avais lu sur le quatrième de couverture que ce livre traitait de la guerre d’Algérie et celle-ci a mis du temps à se dévoiler.

Pendant de nombreuses pages, on découvre les personnages, on essaie de les assembler et de comprendre leur relation.

Lors de la fête d’anniversaire des soixante ans de Solange, son frère, Bernard lui offre une broche hors de prix. Le problème est que Bernard est tout sauf riche, limite SDF. D’où lui vient cet argent? Comment ose-t’il offrir un bijou si cher devant des personnes qui l’ont aidé financièrement.
Cette fête va vite tourner court après une insulte de Bernard  à Chefraoui, un ami de la famille., un Algérien. Cette injure est le déclencheur de l’histoire et un sacré tremblement de terre dans cette famille qui voulait laisser les secrets bien enfouis. 
On assiste à un retour en arrière de plus de 40 ans. À l’époque de la guerre d’Algérie.

On y découvre des hommes qui ne savent pas très bien ce qu’on attend d’eux, qui se découvrent des penchants violents intenses ou qui au contraire sont les témoins impuissants du drame qui se joue. 

On avait renoncé à croire que l’Algérie, c’était la guerre, parce que la guerre se fait avec des gars en face alors que nous, et puis parce la guerre c’est fait pour être gagné alors que là, et puis parce que la guerre c’est toujours des salauds qui la font à des types bien et que les types bien là il n’y en avait pas, c’étaient des hommes, c’est tout…

Mauvignier nous dévoile une guerre barbare (comme toutes les autres, d’ailleurs), où l’homme n’est plus homme mais sert de chair à canon. La narration utilisée est celle de l’oralité. Une langue sèche, qui « sort » toute seule. Comme si les mots étaient jetés devant nous, comme si Février, Rabut, Bernard et les autres nous racontaient leurs souffrances.
Ces hommes ne pourront jamais oublier ce qu’ils ont dû accomplir, même s’ils veulent vivre comme si cela n’avait pas existé, même si à leur retour, ils n’en parleront pas. Les non-dits ont la dent dure. 

Et alors dans la nuit les corps se figent, chacun dans son lit, et on sait que pour beaucoup la respiration reste presque bloquée et le cœur près de craquer, on entend presque l’envie de hurler qui les étouffe.

Pour ressentir le texte, j’ai dû abandonner ma raison et attraper les mots de Mauvignier lancés avec force et mais aussi avec une belle pudeur. 

Je vous laisse avec cet entretien de l’auteur où il explique ses motivations à écrire sur cette guerre.

Je ne veux pas oublier de remercier Celina qui grâce à ses commentaires m’a permis de découvrir cet auteur.

Des hommes de Laurent Mauvignier, Editions de Minuit, 2009, 288 pages

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12 réflexions sur “ Des hommes – Laurent Mauvignier 

  1. celina dit :

    Quel plaisir de lire ton billet! Merci pour le partage. J’ai eu peur en lisant le début (aïe aïe aïe, elle n’a pas aimé ! ) . C’est vrai que cela ne démarre pas tout de suite, on se questionne mais comme ça les tensions se mettent en place et quand on arrive au coeur du conflit, c’est terrible, devient haletant. Je suis très contente que tu aies découvert cette écriture. J’aime beaucoup quand tu dis que les mots sont comme jetés, qu’enfin ils sortent, il y a beaucoup de force. C’est un roman qui m’a beaucoup touchée. J’espère autant apprécier le nouveau roman de Laurent Mauvignier qui sort le 1er septembre. Je te dirai !

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